Mes dessins du matin

Je suis avant tout écrivain. Mon métier est de lier les lettres pour raconter des histoires. Mais, depuis trois ans maintenant, j’ai pris l’habitude de dessiner librement tous les matins. Plutôt que de lier les lettres, je les délie pour dessiner des formes : des silhouettes, des visages, des regards, les dix doigts de la main. N’étant pas du tout visuelle, je n’ai aucune image préalable en moi. Je prends mon cahier et sans jamais savoir ce que je vais dessiner, je dessine. Ma main délie des formes qui racontent toujours une histoire, la vie d’un personnage. Tous les matins, ces dessins me mettent les mots à la main pour entrer en narration. Raconter. Ils sont les histoires que j’écrirai peut-être un jour. J’ai déjà rempli douze carnets. En voici un tout petit aperçu !
Woman with red dress

1. Pile et face

Ils étaient deux, enserrés par les branches d’un arbre, faisant tête commune. Une seule et même lumière, qui leur ouvrait les yeux mais les laissait muets. Leurs lèvres étaient pincées, et ne savaient que dire. L’un était pile, l’autre était face. Ils ne pouvaient se voir. Juste partager un seul et même cerveau. Pour quoi en faire ? Quel enfer !

2. Le rouge aux lèvres

Il était bleu de peur, le clown aux cheveux argentés. Le rouge lui était monté non aux joues, mais aux lèvres. Il faisait les yeux ronds, et sa bouche sifflait toujours la même rengaine. Pourquoi me regarder ? Est-ce mon étoile au front qui vous fait sourciller ? Ne le voyez-vous pas que vous me faites peur ?

3. Les bras scotchés

Il en était tombé de stupeur sur sa chaise, le bonhomme jaune aux bras ballants. À force de rester assis, affalé, le dos rond, et de voir défiler des centaines d’images à la seconde. Il n’était plus rien que ses yeux, scotchés sur une multitude d’écrans. Ses pieds étaient hors sol, et ses mains pendaient à ne rien faire.
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4. Com’ comique

Je te parle, tu me parles, nous nous parlons toujours. Nous sommes connectés au même réseau social. Bouche contre bouche, nez contre nez, yeux contre yeux. Tu ne peux m’échapper. Tu dois m’écouter et m’entendre, me regarder et voir en moi. Ne sais-tu pas qu’un fil nous relie, invisible, et que nous sommes liés ? Nous sommes pour la vie deux amis !

5. Jamais sans mon masque

Lui, il était toujours prêt à sortir, mais jamais sans son masque. Car quand on est petit, on voit grand, très grand. La tête vous monte à la tête, et derrière votre masque, vous avez la grosse tête. Il est vrai que, derrière une visière, la vue est imprenable sur le monde et les autres. Vous voyez sans vous montrer. Vous voyez sans être vu.

6. Rebondissime

Rebondir ! En toute occasion, rebondir ! Jouer de sa souplesse et de son élasticité, pour ne pas s’effondrer sur le sol, mais profiter de chaque faux pas pour rebondir toujours plus haut. À ce jeu, son cou s’était étiré comme celui d’une girafe. Elle en gardait le sourire, car elle avait compris que le mot d’ordre était « Haut les mains et les pieds ! ».
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7. C’est dans l’air

L’air est le royaume des esprits. Certains sont de la lumière, d’autres des ténèbres. Lui, il était d’entre les deux. Il sortait à la nuit tombée, quand il flairait du bout du nez que les lits allaient bientôt se remplir de dormeurs. Il aimait se glisser alors sous les draps, dans les corps, pour inspirer des rêves bleuâtres dans l’air du temps.

8. J’ai dit, je veux…

Quoi ? Tu n’as pas compris ? J’ai dit que ce serait ainsi, et tu dois m’obéir ! Il était là, à fixer le sujet de sa colère, de ses deux yeux verts et perçants, quand soudain un flux d’énergie s’échappa de sa tête. Sa colère était jaune, aussi violente qu’une éruption solaire. Il tenait des étoiles la force d’imposer sa détermination.

9. Sourcils

Quand les soucis creusent les joues et font tomber les yeux, les sourcils s’étirent et s’allongent. L’homme fatigué devient comme un insecte. Il dresse bien haut ses antennes pour survivre. Capter dans l’air ambiant une lumière indiquant le chemin à prendre pour sortir de l’impasse. Flairer le sens du vent.
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10. Je te sens…

Je te sens si proche. Je te sens tout court. Je n’ai pas besoin de t’entendre parler, pour savoir que tu es mon double, mon miroir, mon jumeau, mon âme sœur. Je suis moi, tu es toi. Tu es moi, je suis toi. Deux visages qui n’en deviennent plus qu’un. Une multitude de connexions qui nous relient en profondeur.

11. Vrai rock

Il y avait du vrai en lui. Il était devenu pour tous un vrai roc. Lui, le rockeur aux cheveux longs dont les boucles argentés brillaient dans la lumière. Lui, le rockeur à la voix et aux paroles si graves et si prenantes. Il avait sillonné la vie, comme on sillonne les mers, et il portait sur le visage les attributs de sa sagesse, vieille comme la Terre.

12. Dedans de soi

Au dedans de moi, il y a deux dents de soie. Deux dents aussi sages que mon visage. Deux dents qui irradient de paix et de joie. Deux dents aussi bouffantes que ma chemise. Deux dents qui se gonflent de vent. Je danse et j’écoute au plus profond de moi la soie de mes dents. Au dedans de moi, il y a mon soi en dedans.